Général Vincent Desportes : « il y a une inadéquation entre une politique interventionniste et une armée qui n’est plus capable d’en être
l’outil »
Source, journal ou site Internet : La Voix du nord Date : 10 janvier 2014 Auteur : Adressé par Jean-Claude Tourneur
Un an après le déclenchement de l'opération Serval, le général Vincent Desportes (1) tire les
leçons de cette année remarquable pour les armées françaises, de l'efficacité de Serval aux
doutes de Sangaris.
Mais l'ancien patron du Collège interarmées de défense s'inquiète pour les capacités militaires
françaises, notamment terrestres, en baisse. Sont-elles capables d'assumer la politique
interventionniste de la France en Afrique ? " Quand il y a inadéquation entre la politique et le
modèle de forces et d'opérations, il faut changer l'un ou l'autre ", assène le général Desportes
qui reste un interlocuteur et stratège passionnant. Voici un long entretien qu'il nous a accordé
sur les leçons à retenir de 2013, la politique française en Afrique, la frilosité européenne et le
destin africain : " La France ne peut pas tout faire en Afrique mais il se trouve qu'elle est la
seule qui sache le faire. "
- Du Mali à la Centrafrique, quel bilan et quelles leçons peut-on tirer de cette année
2013 et de cette montée en puissance française en Afrique ?
" Le bilan est mitigé. L'année avait bien commencé avec une démonstration remarquable de
l'armée française au Mali dans une opération relativement classique : une mission militaire où
il s'agit de détruire un ennemi. Mais l'année s'est terminée sur le résultat pour le moins ambigu
de l'opération Sangaris, qui est la mission la plus compliquée pour un militaire : globalement,
se retrouver au cœur d'une guerre civile sans faire usage de la force. "
- Serval et Sangaris sont deux missions très différentes...
" Serval était bien dimensionné, pas trop, avec 5 000 hommes par rapport à un objectif qui a
pu être mené rapidement à bien. A l'inverse, pour Sangaris (photo AFP), on a fait des paris qui
se sont révélés faux et qui ont conduit à un dimensionnement beaucoup trop limité. C'est une
opération beaucoup plus compliquée que Serval. Il s'agit de sécuriser une métropole d'un
million d'habitants avec une poignée de soldats, dont une partie ne peut quitter l'aéroport. Et
on ne parle même plus d'une opération globale sur le pays. Serval n'était pas une mission de
stabilisation mais de destruction qui a permis d'utiliser notre technologie et le renseignement
qui nous ont donné un avantage pour une manœuvre précise et rapide. Sangaris, c'est
exactement l'inverse. Ces avantages comparatifs ne fonctionnent pas en Centrafrique, surtout
avec un effectif réduit. Il fallait y aller, bien sûr, mais c'est infiniment plus compliqué qu'on nepensait. Clausewitz disait qu'on ne joue pas le premier coup sans avoir pensé au second. Au
Mali, on savait jouer le second, la politique. En Centrafrique, on n'en a aucune idée. "
- Quelles leçons politiques et militaires tirez-vous ?
" La grande leçon militaire de l'année, c'est que nous avons une armée sans épaisseur
stratégique, une armée à un coup. On peut jouer une fois et l'emporter. On sait gagner une
bataille parce que nous avons des moyens et une armée de professionnels. Mais quand il faut
bâtir sur la durée et gagner la guerre, c'est de plus en plus difficile. "
- Pourtant, la France se réengage fortement en Afrique...
" Il y a à l'évidence inadéquation entre une politique interventionniste et une armée qui n'est
plus capable d'en être l'outil. Nous avons besoin d'effectifs terrestres et l'évolution à la baisse
est contraire aux conditions d'emploi des forces. François Hollande a été rattrapé par le
principe de réalité en Afrique. Son prédécesseur et lui ont dégradé les armées. Or quand il y a
inadéquation entre la politique et le modèle de forces et d'opérations, il faut changer l'un ou
l'autre. "
- La politique de défense française a-t-elle trop touché aux effectifs ?
" Le choix est clair alors que nous avons un modèle d'opérations qui réclament des effectifs
sur le terrain. Le Livre blanc diminue les forces terrestres dont on a besoin et privilégie la
technologie qui est, certes, fondamentale, mais pas suffisante. Avec la technologie, on prépare
une guerre qui n'aura probablement pas lieu. Donc on se trompe. "
- Les guerres probables sont actuellement dans la zone sahélo-saharienne jusqu'à
l'Afrique centrale...
" Au Sahel, dans la région subsaharienne, dans le nord de l'Afrique noire. La réalité revient en
pleine face après les divers retraits entrepris par François Mitterrand, puis Nicolas Sarkozy.
La France ne peut pas échapper à l'Afrique (photo AFP au Mali). C'est notre histoire mais
aussi une réalité géopolitique. C'est un peu l'histoire de Lagardère, si nous ne nous occupons
pas de l'Afrique, c'est l'Afrique qui s'occupera de nous avec le jihadisme et des menaces de
déplacements massifs. La population du continent africain va doubler d'ici 25 ans pour
atteindre 2,5 milliards d'habitants. S'il n'y a pas un développement économique suffisamment
soutenu et une stabilité de la sécurité, l'Afrique ne retiendra pas ses populations et cela pèsera
sur nos économies. L'Europe est condamnée à l'Afrique même si beaucoup de nos partenaires
ne l'envisagent pas ainsi. "
- Pourquoi la France se retrouve assez seule sur cette question et pourquoi l'Europe
n'est-elle pas plus offensive ?
" L'ADN de l'Europe, c'est la paix. La guerre a disparu. Cette ADN, c'est la qualité et le grand
défaut qui nous impose des lentilles déformantes. Le sens de l'intérêt stratégique européen
n'existe pas. C'est très vrai dans les pays nordiques. Pour les pays de l'est, la menace, c'est la
Russie. L'Allemagne pourrait jouer un rôle considérable mais ce pays a peur de la guerre et
même du soldat allemand. Cela ravive de vieux démons. L'Allemagne n'est pas libre.
L'Espagne et l'Italie ont des outils militaires réduits à cause de la crise économique. Enfin, le
Royaume-Uni a une armée usée par les campagnes d'Irak et d'Afghanistan qui ont mobilisé 50
000 hommes (40 000 + 10 000). L'armée française en serait incapable ; l'armée britannique s'y
est usée moralement et physiquement et on a diminué de manière drastique le renouvellement
des matériels. On est là fatigué de la guerre. "
- Et puis, les politiques redoutent désormais la mort de soldats en opération...
" Tout est lié. La capacité politique à s'engager a disparu. La preuve par mille, ce sont les
battlegroups européens qui n'ont jamais été déployés et qui seraient parfaits en Centrafrique.
Les politiques sont incapables d'expliquer à leur propre population et ne prennent pas de
risques. Un Suédois ou un Allemand ne peut pas mourir en Afrique. Donc quand on parle de
pooling and sharing (mutualisation et partage) en Europe, on trouve des capacités, un bateau,
un avion, un drone, jamais des hommes, jamais de risque de sang versé. C'est une autre leçon
importante de 2013. "
- Mais la France ne peut pas tout prendre en charge même si elle connaît très bien
l'Afrique...
" Nous sommes comme un camion de pompier, responsable à chaque feu qui prend. Cela dit,
la seule force en Europe capable de se déployer en Afrique, ce sont les Français, avec une
connaissance du terrain, une compétence qu'on ne peut demander à un Suédois. Donc la
France ne peut pas tout faire en Afrique mais il se trouve qu'elle est la seule qui sache le faire.
Et les Etats-Unis ne veulent plus le faire. "
- Quelles options reste-t-il à la France ?
" Si la France veut rester la France, elle doit arrêter de casser ses forces. Parce que l'on se fait
une fausse idée de la guerre. Le First in, First out (premier entré, premier dehors) ou le Hit
and Transfer (frapper et transférer) avec une petite armée ramassée qui passe rapidement la
main (photo AFP), ça ne marche pas ! En Centrafrique, l'ONU ne sera pas là avant six mois.
Petit à petit, la situation pourrit et on génère de l'hostilité. On pourrait déployer 3 000 hommes
mais on ne pourrait pas les relever. Pour un soldat en opération, il en faut quatre derrière.
Notre armée devient impuissante. Si on ne change pas les moyens, changeons de politique.
Mais si nous étions raisonnable, il me semble que cela coûtera moins cher d'investir en
Afrique que de supporter les conséquences de l'abandon de l'Afrique. "
- L'échec de la décolonisation se fait durement ressentir cinquante ans après...
" Le problème, c'est que nous avons laissé des Etats, créés par nous-mêmes, qui n'étaient pas
des nations. Le Mali et la Centrafrique, coupés en deux, sont deux cas flagrants. C'est le grand
échec de l'homme blanc. C'est comme ça. Mais ça nous oblige à nous réengager
politiquement, économiquement et militairement. Cela nécessite la reconstruction d'un
système de défense africain, d'armées nationales comme colonne vertébrale. "
- Que faut-il penser du Tchad, acteur central, ami de la France au Mali mais influent en
Centrafrique ?
" Le Tchad est un allié ni plus ni moins. Il a ses intérêts propres qui parfois ne coïncident pas
avec ceux de la France. En Centrafrique, le Tchad veut que ce ne soit pas trop le foutoir et
avoir la main sur le pouvoir. Ça complique la tâche de la France à front renversé. Mais c'est
de la géopolitique que l'on connaît. Churchill disait : " Les Etats n'ont pas d'amis, ils n'ont que
des intérêts. "
(1) Le général Vincent Desportes est l'ancien commandant du collège interarmées de défense,
désormais professeur de stratégie à HEC et professeur associé à Sciences-Po Paris.
